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Carrières hachées : ce que les interruptions coûtent vraiment à votre retraite

Vous avez pris un congé parental, travaillé à 80 % pendant dix ans, connu deux périodes de chômage entre deux postes.

Sur votre relevé de carrière, tout semble en ordre : les trimestres sont là, les années apparaissent complètes. Vous en concluez que ces interruptions n'ont pas coûté grand-chose.

C'est là que se joue le malentendu. Votre pension de base ne dépend pas seulement de vos trimestres, elle dépend aussi de votre salaire annuel moyen. Et sur cette seconde variable, les interruptions et le temps partiel laissent une trace que le relevé ne montre pas.

Ce sujet concerne massivement les femmes, qui assurent l'essentiel des temps partiels et des congés parentaux. Autant le dire clairement plutôt que de parler de carrières hachées en général : la pension moyenne des femmes reste nettement inférieure à celle des hommes, et ces mécanismes en sont une cause directe.

La bonne nouvelle, c'est que 2026 apporte de nouveaux correctifs, notamment pour les mères. Encore faut-il les connaître, et vérifier qu'ils s'appliquent bien à vous.

Le temps partiel ne coûte pas de trimestres, il coûte du salaire

Voici le mécanisme qui trompe le plus de monde.

Un trimestre se valide sur un montant de revenu, pas sur une durée travaillée : 1 803 € bruts valident un trimestre en 2026, soit 150 heures au SMIC (source CNAV). Autrement dit, il suffit d’avoir perçu 7 212 € de salaire au cours d’une année pour valider 4 trimestres, peu importe si ces salaires ont été perçus en un mois ou en douze.

Quelqu'un qui travaille à 80 % valide donc ses quatre trimestres par an, exactement comme un temps plein.

Sur la colonne des trimestres, aucune différence. Mais sur la colonne des salaires reportés, l'écart est de 20 % chaque année.

Or votre pension de base se calcule sur la moyenne de vos 25 meilleures années (23 ou 24 pour certains parents, voir plus bas). Si vous avez travaillé à temps partiel pendant quinze ans, ces années entrent dans le calcul avec un salaire diminué et tirent la moyenne vers le bas. La pension baisse alors même si votre durée d'assurance est intacte.

Un exemple.

Deux collègues partent au même âge, avec tous leurs trimestres et un salaire de 2 500 € brut par mois à temps plein en fin de carrière. L’une a travaillé à 80 % pendant 15 de ses 25 meilleures années. Son salaire annuel moyen retenu est inférieur d’environ 12 %, et sa retraite de base aussi : environ 150 € de moins par mois, à vie.

Sa retraite complémentaire, calculée en points sur l’ensemble de sa carrière, baisse elle aussi, en général un peu moins, car ces quinze années sont diluées dans toute sa carrière au lieu de peser dans ses seules 25 meilleures.

Calcul simplifié, à salaire de référence constant.

La règle des meilleures années protège partiellement : si votre carrière compte suffisamment d'années à temps plein, les années les plus faibles sont écartées. Ainsi, le temps partiel ne pénalise vraiment que s'il occupe une part importante de vos meilleures années.

Une solution méconnue : la surcotisation

Un salarié à temps partiel peut, en accord avec son employeur, cotiser pour sa retraite sur la base d'un temps plein. Ses droits (salaire reporté pour la retraite de base, points de complémentaire) sont alors calculés comme s'il travaillait à temps complet.

L'employeur peut prendre en charge tout ou partie du supplément de cotisations salariales. C'est un point à négocier au moment du passage à temps partiel, surtout s'il doit durer plusieurs années.

Attention aux très petits temps partiels

Sous 7 212 € bruts de revenus sur l'année, vous ne validez plus les quatre trimestres. Un faible temps de travail et/ou un salaire modeste, peuvent donc aussi coûter des trimestres.

Les périodes assimilées sauvent les trimestres, pas le salaire

Même logique pour les interruptions subies, et la nuance est exactement la même.

PériodeTrimestres validés au régime de base
Chômage indemnisé1 trimestre par tranche de 50 jours indemnisés
Maladie1 trimestre par tranche de 60 jours d'indemnités journalières
Maternité1 trimestre par accouchement
Invalidité1 trimestre par trimestre civil de pension d'invalidité
Chômage non indemniséEn nombre limité, sous conditions strictes

Dans tous les cas, on ne valide jamais plus de 4 trimestres par an, toutes périodes confondues.

Ces périodes vous rapprochent du taux plein. Mais aucun salaire n'est reporté sur votre relevé pour la retraite de base : elles comptent pour la durée d'assurance, elles ne nourrissent pas le calcul du salaire annuel moyen.

Une longue période de chômage produit donc un double effet : elle préserve votre date de départ possible tout en creusant votre moyenne de salaires si elle tombe sur des années qui auraient compté parmi vos meilleures.

Côté complémentaire, c'est plus favorable. L'Agirc-Arrco attribue des points gratuits pendant le chômage indemnisé, les arrêts maladie de plus de 60 jours, la maternité et l'invalidité, calculés sur la base de votre salaire antérieur. Ces périodes coûtent donc moins cher sur la complémentaire que sur la retraite de base.

Le chômage non indemnisé, en revanche, ne valide qu'un nombre très limité de trimestres, et ne donne pas de points. C'est la situation la plus pénalisante, et elle concerne souvent les fins de droits.

Les enfants : des compensations réelles renforcées en 2026

Passons aux dispositifs qui compensent, car ils sont réels et sous-utilisés.

Jusqu'à 8 trimestres par enfant

Au régime général, chaque enfant ouvre droit à jusqu'à 8 trimestres de majoration de durée d'assurance :

  • 4 trimestres au titre de la maternité ou de l'adoption, attribués à la mère (partageables en cas d'adoption) ;
  • 4 trimestres au titre de l'éducation, que les parents peuvent se répartir, à condition d’avoir élevé l’enfant pendant ses quatre premières années (ou les quatre années suivant l’adoption).

Pour les enfants nés ou adoptés depuis 2010, les parents disposent de six mois après le quatrième anniversaire de l'enfant pour désigner qui bénéficie des trimestres d'éducation. Sans démarche, ils reviennent à la mère.

Nouveauté 2026 : une pension calculée sur 23 ou 24 meilleures années

C'est la principale nouveauté de 2026. Pour les pensions prenant effet à compter du 1er septembre 2026, le décret n° 2026-699 réduit le nombre d'années retenues pour le salaire annuel moyen des assurés qui bénéficient d'avantages liés aux enfants : 24 meilleures années avec un enfant, 23 meilleures années avec deux enfants ou plus.

Concrètement, une ou deux de vos années les plus faibles (temps partiel, congé parental, reprise progressive) sortent du calcul. L'effet est d'autant plus fort que votre carrière a été hachée ; il est faible si vos salaires sont restés stables.

La mesure concerne les salariés, les indépendants et les agriculteurs, hommes ou femmes, qui bénéficient de trimestres pour enfants, mais pas les fonctionnaires, dont la pension repose sur les six derniers mois de traitement.

Nouveau : deux trimestres pour la carrière longue

Depuis le 1er septembre 2026, jusqu'à deux trimestres de majoration pour enfants sont pris en compte pour accéder à la retraite anticipée pour carrière longue. Sur un dossier qui se joue à un ou deux trimestres près, cela peut suffire à ouvrir le départ anticipé.

La majoration de 10 %

Les parents d'au moins trois enfants voient leur retraite de base majorée de 10 %, automatiquement. L'Agirc-Arrco applique une majoration comparable dans la limite d'un plafond annuel.

La surcote parentale

Depuis la réforme de 2023, un parent qui a obtenu au moins un trimestre de majoration pour enfant et qui a tous ses trimestres dès 63 ans peut obtenir 1,25 % de surcote par trimestre travaillé entre 63 ans et son âge légal, dans la limite de 5 %.

Avec la suspension de la réforme, le gain dépend désormais de votre génération : il n'existe que si votre âge légal dépasse 63 ans. Concrètement, il est au maximum de 1,25 % pour la génération 1966, 2,5 % pour 1967, 3,75 % pour 1968, et atteint 5 % à partir de 1969. Les parents nés en 1964 et 1965 n'en bénéficient pas.

AVPF et AVA : des cotisations payées à votre place

Voici deux dispositifs méconnus qui peuvent représenter plusieurs années de droits.

L'assurance vieillesse des parents au foyer (AVPF)

La CAF cotise à votre place pendant les périodes où vous avez cessé ou réduit votre activité pour élever un enfant, si vous perceviez certaines prestations familiales (notamment la prestation partagée d'éducation de l'enfant, ou le complément familial) et sous conditions de ressources.

Deux caractéristiques la distinguent des périodes assimilées :

  • l'affiliation est automatique si vous remplissez les conditions : aucune démarche à faire ;
  • elle reporte des salaires sur votre relevé, sur la base du SMIC, et pas seulement des trimestres. Elle agit donc sur les deux variables de votre pension.

L'assurance vieillesse des aidants (AVA)

Depuis 2020, les personnes qui réduisent ou cessent leur activité pour s'occuper d'un proche handicapé ou en perte d'autonomie relèvent de l'assurance vieillesse des aidants. Comme l'AVPF, elle valide des trimestres et reporte des salaires, à la charge de la CAF ou de la MSA. Selon les situations, une demande peut être nécessaire.

Vérifiez qu'elles figurent sur votre relevé

Ces dispositifs sont précieux mais les oublis existent, notamment lors des changements de situation familiale ou de caisse d'allocations familiales.

Le rachat de trimestres : utile, mais rarement le premier réflexe

Reste la solution que tout le monde évoque en dernier recours.

Vous pouvez racheter jusqu'à 12 trimestres, au titre de vos années d'études supérieures ou de vos années civiles incomplètes (moins de quatre trimestres validés). Deux options existent, et leur coût diffère sensiblement :

  • l’option « taux seul » supprime la décote, au régime de base comme à l’Agirc-Arrco, sans améliorer la proratisation ;
  • l’option « taux et durée d’assurance » agit en plus sur la proratisation. Elle coûte plus cher.

Le montant dépend de votre âge et de vos revenus : plus vous rachetez tôt, moins c'est coûteux. Pour les années d'études, un tarif réduit s'applique si la demande est faite dans les dix ans qui suivent la fin des études, dans la limite de quatre trimestres. Le rachat est par ailleurs déductible du revenu imposable, ce qui diminue son coût réel pour les tranches élevées.

Faites le calcul de rentabilité, car il n'est pas toujours favorable. Divisez le coût net du rachat par le gain annuel de pension qu'il procure : vous obtenez le nombre d'années nécessaires pour l'amortir. Si ce délai dépasse quinze ans, l'opération se discute sérieusement.

Quatre vérifications avant tout rachat :

  1. Votre relevé est-il exact ? Racheter un trimestre que vous possédiez déjà mais qui n'était pas reporté serait absurde.
  2. Ces trimestres changent-ils réellement votre date de départ ou votre taux ?
  3. Les majorations pour enfants ne suffisent-elles pas déjà à combler l'écart ?
  4. Visez-vous une carrière longue ? Les trimestres rachetés ne comptent pas comme cotisés pour ce dispositif.

Ce qui reste sous votre contrôle

Un constat s'impose à la lecture de ce qui précède : ces dispositifs réparent partiellement une situation, mais jamais intégralement. Une carrière interrompue produit une pension inférieure, même en mobilisant toutes les majorations disponibles.

L'épargne personnelle joue alors un rôle particulier, parce qu'elle est la seule variable qui ne dépend pas de votre parcours professionnel.

Une remarque qui compte dans les couples : les enveloppes d'épargne sont individuelles. Dans un foyer où l'un des deux a réduit son activité, utiliser l’argent commun pour alimenter le PER ou l'assurance-vie de celui ou celle qui a la carrière la plus courte est un moyen de rééquilibrer des droits que le système, lui, n'équilibre pas.

C'est un arbitrage simple, rarement fait, et qui prend tout son sens en cas de séparation car en France, les droits à retraite ne se partagent pas au divorce : seule la prestation compensatoire peut tenir compte de l’écart de pension à venir.

Le PER permet de déduire les versements des revenus imposables, avec des fonds bloqués jusqu'à la retraite, sauf achat de la résidence principale et accidents de la vie. Si votre tranche d'imposition est faible, ce qui est fréquent après une réduction d'activité, l'avantage fiscal justifie moins ce blocage : une assurance-vie vous laissera plus de souplesse pour un résultat proche.

Dans un couple marié ou pacsé, les plafonds de déduction du PER peuvent en outre être mutualisés : celui qui gagne le plus peut utiliser le plafond non consommé de l'autre.

Bien entendu, contrairement à une pension, un capital investi sur les marchés comporte un risque de perte : c'est le prix d'un rendement potentiellement supérieur sur longue période.

Sous réserve des conditions, plafonds et règles fiscales en vigueur. La déductibilité des versements dépend notamment de votre situation fiscale et du régime applicable. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Investir comporte un risque de perte en capital.

Les cinq vérifications à faire sur votre relevé

Ouvrez votre relevé sur info-retraite.fr et contrôlez ces points dans l'ordre.

  1. Vos trimestres pour enfants y figurent-ils ? Comptez jusqu'à 8 par enfant. Ils n'apparaissent souvent qu'au moment de la demande de retraite : vérifiez qu'ils seront bien pris en compte dans vos simulations.
  2. Vos périodes AVPF ou AVA sont-elles reportées ? Cherchez des salaires portés pendant vos années de congé parental ou d'aidant. S'il n'y a rien alors que vous perceviez des prestations, signalez-le.
  3. Vos périodes de chômage apparaissent-elles ? Elles ne remontent pas toujours automatiquement, et chaque tranche de 50 jours indemnisés vaut un trimestre.
  4. Vos années de temps partiel affichent-elles bien quatre trimestres ? Si l'une en montre trois ou moins alors que vous travailliez toute l'année, votre revenu est passé sous le seuil de validation, et cela mérite vérification.
  5. Vos simulations intègrent-elles les règles de septembre 2026 ? Si vous avez des enfants, votre pension sera calculée sur 23 ou 24 meilleures années. Une estimation antérieure à cette date sous-estime peut-être votre retraite.

Les règles et montants mentionnés dans cet article correspondent aux paramètres applicables en 2026. La réglementation des retraites est susceptible d'évoluer. Cet article est à caractère général et informatif ; il ne constitue pas un conseil en investissement personnalisé. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Investir comporte un risque de perte en capital.