La globalisation des inégalités

© Chappatte, Le Temps, Suisse - www.chappatte.com

Il y a exactement vingt ans, alors jeune économiste à Wall Street, je découvrais une référence aux travaux de Thomas Piketty dans le rapport économique annuel de la Maison Blanche. Le Conseil Économique du Président Clinton, mené par Janet Yellen, consacrait un petit chapitre sur les inégalités agrémenté d’un graphique explicite sur le déclin du pouvoir d’achat des plus modestes depuis trente ans, alors que celui des plus aisés triplait. Je garde deux souvenirs après avoir partagé ce graphique de long-terme auprès de mes collègues :

  • Le premier, c’était la colère de John, un des responsables de la salle des marchés, qui me traitait de Français jaloux (probablement un pléonasme de son point de vue) et dangereusement subversif. Il m’expliquait que si lui, le descendant d’immigrants italiens qui avait grandi à Brooklyn, avait réussi sa carrière et pouvait désormais prétendre à son million de dollars annuel, c’était bien la preuve que tout le monde aurait pu le faire. Les plus modestes n’avaient pas à se lamenter sur leur sort, alors qu’ils auraient mieux fait de travailler plus à l’école. La bêtise de ses arguments confirmait au moins une partie de sa thèse : en effet, n’importe qui aurait pu être à sa place. Tel un gagnant du loto, il confondait universalité d’accès avec abondance de gagnants. En bref, n’importe qui peut gagner, mais pas tout le monde à la fois.
  • Le second souvenir est celui de l’unanime détestation de John parmi tous les plus jeunes traders. L’écart de 1 à 20 des rémunérations dans un espace aussi petit qu’une salle des marchés exacerbait la jalousie, au sein même de la profession la mieux rémunérée au monde. Ainsi salaires et bonus, revenaient comme sujet de prédilection des discussions de l’après-midi, que John lui, passait au fitness…

Ces derniers mois en France, la contestation des "gilets jaunes" a largement remis au devant de l’actualité, le thème de l’accroissement des inégalités de revenus et de patrimoine, que notre universitaire -désormais mondialement connu- décrit depuis plus de vingt-ans. Pourtant, l’examen attentif des tendances globales montrent exactement l’inverse. Depuis cinquante ans, les inégalités mondiales se sont réduites, et de façon inédite dans l’histoire contemporaine. La moitié la plus pauvre de la planète a vu son niveau de vie progresser plus vite que la moyenne mondiale, et a permis un large rattrapage sur les pays avancés. Par exemple, en 1960 les Chinois vivaient avec un vingtième du pouvoir d’achat d’un Américain, alors qu’ils atteignent un quart aujourd’hui, soit une progression relative de cinq fois ! Pour l’ensemble de l’Asie qui rassemble environ 55 % de la population mondiale, la tendance est similaire, avec un facteur trois. Les niveaux de vie sont passés d’un quinzième à un cinquième de celui des Américains. Cette convergence des nations entre elles rétablit les équilibres existants un siècle plus tôt, à l’aube de la seconde révolution industrielle. En 1860, le niveau de vie de la Chine était déjà plus d’un cinquième de celui des Américains ou des Européens.

Niveaux de vie

Pour autant, la perception d’une inégalité croissante dans la société n’est pas infondée. En contrecoup de cette convergence internationale, s’est créé une divergence nationale, celle que Piketty décrit avec précision à partir des données nationales, malgré sa propension à négliger la convergence globale. Les inégalités se sont accrues au sein même des nations, en particulier dans les pays anglo-saxons. Sur la même période, le revenu moyen des 50 % d’américains les plus modestes est passé de 40 % de la moyenne nationale à seulement un quart en 2016, soit presqu’un déclassement de moitié. Ce spectaculaire renversement de tendance après un demi-siècle d’avancée sociale est en parfaite symétrie avec l’évolution des pays les plus démunis. Nul doute que la globalisation amorcée depuis 1970-1980, a engendré cette dualité, d’un côté une moindre différence internationale, et de l’autre une plus grande disparité domestique. Cette divergence est également visible dans les pays émergents avec l’apparition d’une catégorie jusqu’ici inédite : des milliers de millionnaires.

Pourquoi la disparité domestique domine-t-elle notre perception des inégalités ? La recherche universitaire nous apprend malheureusement que l’appréciation du bonheur serait autant absolue que relative. Les jeunes traders ne sont pas seuls à entretenir la comparaison envieuse. La comparaison avec son entourage -surtout s’il est mieux loti-, est un réflexe cognitif. Une grande distance perçue avec cette référence supérieure, nuit fortement à la satisfaction déclarée. Une faible distance avec la référence inférieure suffit à assurer une satisfaction élevée. En résumé, on déplore tous la misère dans le monde, mais on est vraiment bien plus malheureux lorsqu’on découvre que son collègue de bureau gagne plus que soi, ou que son voisin possède un appartement plus grand.

C’est la répartition géographique des inégalités qui compte plus que les inégalités absolues, et précisément la proximité des différences entre individus. Ce qui nous amène à deux conclusions :

  • Premièrement, la globalisation -qui a probablement permis de sortir plus d’un milliard d’humains de la pauvreté à des milliers de kilomètres de nous-, va rester le totem à abattre dans le débat public européen pour quelques années encore. Dans ces pays à forte densité de population, des inégalités même modestes deviennent vite insupportables tant elles sont visibles quotidiennement. A contrario, dans les pays à faible densité comme les Etats-Unis, la Russie où le Brésil, la mondialisation sera probablement moins contestée, malgré des inégalités bien plus fortes.
  • Deuxièmement, les épargnants ne gagnent rien à se comparer avec leurs proches camarades, toute comparaison doit se faire avec des références éloignées, des moyennes nationales ou catégorielles pour en réduire l’impact affectif. La comparaison de proximité débouchera en général, sur une frustration propice à des décisions émotives et probablement sous-optimales sur le long-terme. Par ailleurs, la gestion du patrimoine se fait surtout en absolu, en vue de projets de long-terme, tant la réalisation d’un projet est autrement plus satisfaisante que celle d’avoir battu son voisin. Facile à dire, tant il était irrésistible de loucher sur l’envolée du Bitcoin qui faisait la fortune de votre collègue fin 2017. Mais depuis, il n’en parle plus, et on se désole bien seul des 80% de perte après l’avoir imité.

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